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Une oeuvre d’art contre la guerre et le totalitarisme

vendredi 31 janvier 2014 par R.Jaudet

Il s’agit d’un tableau réalisé par Pablo Picasso à la suite du bombardement de la ville espagnole de Guernica en 1937. Le but de l’artiste est de dénoncer ce bombardement mais aussi plus largement la guerre et le totalitarisme. Cette oeuvre a donc un sens, fait passer un message qu’il nous faut comprendre.

1. Le bombardement de Guernica

Il a lieu pendant la guerre d’Espagne le 26 avril 1937. Cette guerre éclate en juillet 1936 lorsque le général Franco soulève l’armée contre le gouvernement républicain de gauche (victoire du Front Populaire comme en France). C’est une guerre civile qui déchire le pays jusqu’en 1939. Madrid et Barcelone sont des bastions républicains tout comme le Pays Basque (région de Guernica - voir carte). La ville républicaine de Guernica est bombardée par des avions allemands pour affaiblir le camp républicain, mais on sait aussi que les interventions allemandes pendant la guerre d’Espagne ont pour objectif de tester les nouvelles armes allemandes et de se préparer à une guerre plus vaste en Europe (voir texte de Goering, commandant en chef de la Luftwaffe). A Guernica, l’aviation allemande (Légion Condor) attaque avec des bombes explosives, puis à la mitrailleuse et enfin avec des bombes incendiaires. Ce bombardement est l’un des premiers raids aériens de l’histoire sur une population civile sans défense. C’est un événement majeur et très symbolique de la guerre d’Espagne. C’est aussi un événement qui annonce les bombardements de la Seconde Guerre mondiale (Guerre d’anéantissement).
La ville reçoit plusieurs tonnes de bombes pendant 3 heures en fin d’après midi (de 16h30 à 19h30). Après l’attaque, 20 % de la ville était en flammes, mais le feu se propagea à 70 % des habitations. Le nombre officiel de victimes fait état de plus de 1600 morts. Cet acte a été dénoncé pour cela comme un acte terroriste. Dans cette dénonciation, Pablo Picasso joue un rôle important avec son tableau représentant la population bombardée.

2. « Guernica » de Picasso

a) Présentation du tableau
Picasso est né en Espagne en 1881 et mort en France en 1973. Il vit à Paris depuis 1901. Opposé à Franco, il soutient les Républicains. Il apprend la nouvelle du massacre par la presse. Le gouvernement républicain avant d’être renversé par Franco lui avait commandé une oeuvre pour représenter l’Espagne à l’exposition universelle de Paris. Picasso, très choqué, réalise Guernica au mois de mai 1937 et le tableau est exposé ensuite à Paris jusqu’à la fin de l’année 1937.

b) Description et analyse de l’oeuvre
C’est une peinture à l’huile sur une toile de grande taille (351 x 782 cm), ce qui montre sans doute la volonté de Picasso de ne pas laisser au spectateur la possibilité de ne pas la voir. Tous les personnages sont d’une taille plus grande que nature (photo musée). Son format et le travail des formes impressionnent le spectateur. Picasso cherche à provoquer des émotions et une réflexion sur l’horreur de la guerre en immergeant le spectateur dans son oeuvre.
Guernica ressemble à un puzzle aux formes désarticulées caractéristique du mouvement cubiste. Le cubisme simplifie et éclate les formes. Picasso est, avec Braque, l’inventeur du cubisme au début du 20° siècle (voir Les demoiselles d’Avignon où Picasso multiplie les angles de vue mais les concentre dans une seule image). Dans Guernica, la déformation du réel permet de renforcer ce que l’artiste veut montrer, à savoir la souffrance de corps malmenés par la guerre. L’utilisation du noir et blanc (+ gris et jaune) accentue aussi la dimension dramatique du sujet. Le choix des couleurs peut aussi évoquer les photos en noir et blanc de la presse, principale source d’information de l’époque (c’est par la presse que Picasso a appris la nouvelle). Le corps du cheval, strié de petits traits noirs, rappelle les caractères typographiques des articles.
Le tableau est assez complexe, ce n’est pas une simple illustration du bombardement mais sa transposition en une juxtaposition de scènes qui sont parfois claires dans ce qu’elles expriment, parfois plus ambigües. Cette complexité fait la richesse de Guernica et explique son succès.
Le tableau peut se lire comme une frise (forme allongée), dans un sens ou dans l’autre. On distingue aussi une organisation en triangle. A la base de la pyramide (partie la plus claire) il y a la mort représentée par le soldat, et au sommet l’espoir symbolisé par la lampe. Cette composition en triangle met en évidence les trois parties qui structurent le tableau. Enfin, on peut distinguer la partie basse du tableau, dans laquelle les formes sont enchevêtrées, horizontales, et qui évoquent la mort et le chaos ; et la partie haute dans laquelle les formes sont au contraire verticales et plus espacées. Picasso avait réalisé énormément de projets. Ce tableau est une oeuvre extrêmement travaillée, même si la première impression est celle d’un désordre.

Ce chaos représente une scène de violence, de douleur, de mort. On semble être à l’intérieur, il y a une lampe, des poutres au plafond, du carrelage au sol. Pourtant on voit aussi un toit recouvert de tuiles ainsi que des formes géométriques qui évoquent des immeubles effondrés. Cette confusion indique peut être le désordre qui suit le bombardement et Picasso veut faire ressentir la perte des repères (est-ce le jour ou la nuit ?).
Il y a 3 animaux (un taureau, un cheval et un oiseau entre les deux), quatre femmes et un homme :
- Le cheval est presque au centre, il symbolise le peuple. La tête est rejetée en arrière, la bouche semble hurler et laisse apparaître la langue pointue. Une lance transperce son corps et rappelle la crucifixion. Il symbolise la souffrance et l’agonie.
- Le taureau est une figure qui revient souvent chez Picasso. C’est le mythique Minotaure, figure de la force brutale. Au milieu de la débâcle il apparaît impassible. Seules la bouche ouverte et la langue pointue lui donnent une expression, et ses yeux sont humains. Il semble fixer le spectateur.
- L’oiseau est à peine visible, entre le cheval et le taureau, il pourrait être une colombe, symbole d’espoir et de paix (fragilité qui se retrouve pour la fleur).
- Devant le taureau, une mère tient son enfant mort dans ses bras, évoquant une pietà, figure de la Vierge pleurant la mort du Christ (voir pietà de Michel-Ange). Sa douleur et ses hurlements sont visibles, les yeux et les narines ont des formes de larmes, la langue pointue sort de la bouche hurlante. Le visage, à la fois de face et de profil est renversé, hurlant au ciel sa détresse. L’enfant dans ses bras a les yeux vides, la tête et les bras ballants, symbole de la victime innocente.
- Un soldat mort repose dans le bas du tableau, la tête et un bras sont coupés. Sa main est encore refermée sur une épée brisée, arme bien dérisoire pour lutter contre les bombes. C’est le combattant victime de la violence de la guerre.
- Une femme tombe dans les flammes. Elle lève les bras au ciel (yeux et narines en forme de larmes). Elle exprime la mort d’un peuple désarmé et la lâcheté du bombardement. Picasso fait sans doute référence au tableau Tres de Mayo de Goya. Avec Guernica, il renoue avec le genre de la peinture d’histoire, considéré jusqu’au milieu du 19° siècle comme le genre supérieur en peinture. Comme Goya avant lui, Picasso ressent la nécessité de réagir aux évènements historiques.
- La femme qui se traîne, en bas à droite, un genou presque à terre, a tout son corps tendu vers la lampe. Son genou, difforme...
- D’une ouverture, une femme avec une lampe surgit vers le centre de la composition. L’allongement de son bras et de sa tête donne une impression de mouvement.
L’autre lampe fait penser à un oeil avec une ampoule à la place de la pupille. Est-ce l’oeil de Dieu ?

c) Conclusion sur le message de dénonciation
Dans cette oeuvre, Picasso dénonce le crime dont se sont rendus coupables le franquisme et le totalitarisme nazi. Il alerte et prend à témoin toute la communauté internationale (expo universelle). Pour que son message soit très clair, il accumule des symboles que tout le monde peut comprendre. Et finalement, Guernica porte un message universel : ce sont les horreurs de toutes les guerres qui sont dénoncées, surtout lorsque les victimes sont des civils. Picasso refusa que son tableau aille en Espagne tant que Franco était au pouvoir. Guernica est finalement arrivée en Espagne en 1981, après la mort de Franco en 1975. Guernica est devenu aussi le symbole de l’oeuvre engagée.

« La guerre d’Espagne est la bataille de la réaction contre le peuple, contre la liberté. Toute ma vie d’artiste n’a été qu’une lutte continuelle contre la réaction et la mort de l’art. Dans le panneau auquel je travaille et que j’appellerai Guernica et dans toutes mes oeuvres récentes, j’exprime clairement mon horreur de la caste militaire qui a fait sombrer l’Espagne dans un océan de douleur et de mort. »

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